Le continent d’Amalthée
 

Cinquième descriptif séculaire –

Établi en l’an 604 de l’ère Atonie.

 

Situé au sud du continent d’Alcade, cette immense étendue de terre sauvage est surtout réputée pour l’imposant pénitencier qui fut jadis édifié à la frontière du sous-continent d’Arantèle. Il y aurait beaucoup à dire à son sujet si l'on se référait aux rumeurs locales, mais la réalité est tout autre et il n'y a en vérité rien de bien intéressant à voir sur place. Commençons plutôt notre descriptif par l'imposante capitale d'Amalthée : Cirein Crôin. Je m'arrêterai ensuite dans tous les lieux qui méritent d'être décrits et nous les visiterons ensemble avant d'aborder brièvement le cas particulier de la prison limitrophe évoquée plus avant.

 

Anciennement nommée CéCrops, Cirein Crôin est la ville emblématique du continent d’Amalthée. Bâtie sur d’anciennes fortifications encore apparentes par endroit, on la considère souvent comme un havre autarcique du fait de hauts murs d’enceintes qui l'isolent du reste du continent. Cette imposante cité portuaire est un axe majeure qui relie entre eux les différents parcours maritimes qui sillonnent les cinq Grands Océans de Syrtes. Ce point de convergence géographique est aussi un lieu de rencontre extrêmement prisé par la majeur partie des navigateurs. Notons que, même s'il n'a pas les attraits du port de la ville de Soulte sur le continent d’Alcade, sa popularité sans cesse croissante attire de plus en plus de marchands.

 

Un temple dédié à la gloire de la combattive Épeire, a été édifié en plein cœur du lacis de rues qui constitue le centre névralgique de Cirein Crôin. C’est au beau milieu d’une grande place circulaire – la célèbre Agora de l’Orbe – que trône le mystique édifice, et malgré le caractère majestueux de l’endroit, il n’est pas rare de le voir cerné de tous cotés par les étals des nombreux marchands venus profiter de l’espace que leur procure ce faste forum.

 

Bien que la demeure d'Épeire occupe la place principale, elle n'est pourtant pas la Dive la plus révérée par le bas peuple du continent, puisque c'est davantage vers la sage Thomise que la population en quête d’espoir tourne majoritairement ses prières. Il est donc tout naturel de trouver un grand nombre de témoignages de respect ostensiblement disposés autour de son temple, même si ce dernier, érigé à quelques rues de distance de l'Agora de L'Orbe, se situe en un lieu moins fastueux et moins exposé. Néanmoins, aussi modeste que soit ce temple, son influence, elle, s'étend sur toute la ville, et c'est avec une profonde ferveur que ceux qui révèrent le nom de Thomise se rendent là pour gravir chaque jour les marches usées de l'édifice. Pour en terminer avec ces deux lieux de recueillement, il me paraît important de préciser qu'il n'est pas rare d’entendre dire du temple de Thomise, plus accessible, qu'il a été conçu pour recevoir les doléances du peuple, faisant de celui d'Épeire un sanctuaire destiné à accueillir les classes plus aisées.

 

Et puisque nous en sommes à évoquer les grands de ce monde, profitons-en pour mentionner la présence d’une sommité au sein de la ville fortifiée de Cirein Crôin : il s’agit de Captal de Sardar, le Légat représentant du contient d’Amalthée lors des réunions initiées par la Vestale sélénienne. Le seigneur Captal est un digne descendant de Dracon de Sardar, l’un des huit élus récompensés par les Dives à la fin de la décennale fratricide – sept en vérité, puisque le huitième refusa la récompense –, du moins, si l’on en croit le dernier chapitre de la Genèse de Syrtes.

 

Il est difficile d’évoquer les escales régulières qui se pratiquent sans discontinuer dans l’immense port de Cirein Crôin sans mentionner les lieux de délassement les plus fréquentés des voyageurs. Et à ce titre, puisque ces endroits sont extrêmement répandus ici et qu'il m'est impossible d'être exhaustif, j’ai choisi d'occulter leur grand nombre afin d’attirer votre attention sur trois d'entre eux en particulier. Le premier est un célèbre gîte qu’il est de bon ton de fréquenter si l’on veut s’enquérir des nouvelles du monde. Je veux bien évidemment parler de l’enseigne très estimée du Haddock Ad Hoc, une halte incontournable dont la spécialité, vous l’aurez deviné à l’évocation de son nom, réside dans la nature des plats proposés à foison sur la carte des menus, puisque la cuisine servie ici se compose entièrement de denrées fraîchement extirpées des grands fonds aquatiques.

 

Bien évidemment, il va sans dire que la concurrence est rude pour cet établissement toujours bondé, mais il en est un autre qui tire toujours admirablement son épingle du jeu, et cela depuis de nombreuses années à présent, il s’agit de la majestueuse auberge tenue par la ravissante Aldéhyde Fine Fusel, un lieu de rencontre aux indéniables qualités louées jusqu’en Alcade. Je fais naturellement référence à la très estimée enseigne « À la Darce aux Alevins » qui comme chacun sait est un lieu si réputé qu'il est parfois comparé aux établissements que tiennent Amphitryon et Jactance en Alcade. Le faste se paye, et il se paye cher. Ce lieu de passage ne se fait donc pas prier pour le rappeler aux voyageurs désireux d’y séjourner, et parce les hommes d’équipage n’ont pas toujours les moyens de s’offrir ce luxe-là, on y rencontre plus souvent les propriétaires des navires. Capitaines au long cours et membres des hautes castes de Syrtes se retrouvent ici autour d’une bouteille d’alkermès, et c’est donc une majorité de noble dames de grands noms, navigatrices émérites, qui fréquentent le lieu. Enfants de la bonne fortune et filles de nobles familles, ces biens nées viennent trouver ici un repos salvateur après avoir passé une nuit bien agitée à « L’origine du monde », un luxurieux lupanar dont les murs sont mitoyens de l’auberge d'Aldéhyde. Cette maison de passe très distinguée ne s’adresse pas à toutes les classes sociales, et sa tenancière, la très mondaine Chloris Hétaïre Odalikelle n’hésite pas à louer les faveurs de ses éphèbes nocturnes et de ses belles de nuits à la lueur des quelques drachmes qui se présentent à sa portée. Chloris, bien que courtisée par les plus grandes et les plus grands, est une jeune femme insaisissable qui apparaît aux yeux de tous comme une marchande d'amour tout à fait respectable.

 

Construite à la lisière de la forêt d'Aniliidæ, Amphisbænia est une ville de moindre importance en comparaison de l’imposante Cirein Crôin décrite précédemment. Néanmoins, il faut relativiser ce comparatif en rappelant que cette dernière, d’une taille véritablement imposante, ferait passer bien des grandes villes pour de petites bourgades sans prétention. Aussi, il n’est pas exagéré de dire d’Amphisbænia qu’elle fait partie des quelques cités les plus imposantes qui ont étendu leurs limites loin à l’intérieur des terres des différents continents de Syrtes. Bon nombre de voyageurs parlent d’ailleurs de cette cité comme d’une ultime frontière de la civilisation alcadéenne séparant encore le passé de l’avenir. Il faut bien dire que lorsque l’on quitte l'enceinte d’Amphisbænia, c’est pour s’enfoncer dans la forêt d'Aniliidæ, la plus grande et la plus sauvage des étendues forestières qu’il puisse vous être donné un jour d’admirer en terres de Syrtes.

 

Avant d’aller plus loin, il serait bon de vous préciser que pas moins de trois forêts se rejoignent sur le continent d’Amphisbænia pour, du moins en apparence sur les cartes, quasiment n’en former qu’une seule. La première que nous venons d’évoquer, Aniliidæ, relie les forêts d’Élapidæ et de Boidæ, toutes deux étant presque aussi imposante que la première. Mais revenons à la ville d’Amphisbænia, nous aurons tout le temps de nous perdre dans les sentiers forestiers qui parcourent ces vastes et sombres étendues de verdure lorsque leur tour sera venu d’être évoqués. Ainsi, outre le fait d’être une cité limitrophe séparant l’univers citadin des paysages forestiers, Amphisbænia est une ville très accueillante qui propose tout ce qui peut être utile à de jeunes aventuriers prêts à s’enfoncer plus avant dans les terres du continent d’Amalthée. Sans doute est-ce la raison pour laquelle les guides locaux proposant leurs services aux plus offrants sont réputés comme étant les meilleurs de Syrtes, tout du moins, en ce qui concerne les labyrinthes sylvestres, car il existe bien d’autres domaines sur les autres continents où il est aisé de s’égarer sans l’aide précieuse d’un homme natif de la région concernée.

 

Ce paragraphe vous aura sans doute aidé à comprendre pourquoi il est important de ne pas quitter cette ville pour vous enfoncer dans la forêt d’Aniliidæ si vous n’avez pas auparavant pris la précaution de vous octroyez les services d’un guide chevronné, mais ce que ma description ne mentionne pas, ce sont les remparts et les hautes murailles qui s’éloignent des deux cotés de la cité pour empêcher tout accès aux forêts sans passer par le cœur d’Amphisbænia. Les plus naïfs seront convaincus de voir là une mesure de sécurité visant à empêcher quiconque de s’aventurer en terre sauvage sans y avoir été préparé, ce qui n’est pas totalement faux à notre époque, mais les plus érudits vous expliqueront que cette impressionnante muraille a été édifiée lors de la Décennale fratricide (la plus violente guerre ayant éclaté en terres de Syrtes) dans un but purement stratégique. Néanmoins, Sapience Douance, notre célèbre mémorialiste, a plusieurs fois évoqué la possibilité que ces murs aient été construits bien avant la guerre de dix ans, et dont le but, à l’en croire, serait bel et bien d’empêcher quelques dangers tapis dans la forêt d'en sortir pour pénétrer dans la ville.

 

À l’est de la forêt d’Aniliidæ se trouve la ville de Gargelle, un endroit bien moins fréquenté que les grandes villes édifiées hors des forêts du continent, mais qui, contrairement à ce que l'on pourrait vous rapporter, n’est pourtant pas dénué d’une certaine forme d’intérêt que les places plus populaires sont incapables de vous procurer. Bien évidemment, il me serait aisé d’en venir au point le plus important de ce lieu alors que nous n’en sommes qu’aux prémices même de sa description, mais, comme vous allez pouvoir le lire, il y a assez à dire sur cette cité pour ne pas avoir à mettre en exergue un point plus qu’un autre, exception faite du temple d'Argyronète, dont nous nous contenterons respectueusement d'une simple évocation ici afin de ne pas mêler immoralement cette demeure mystique aux atouts plus matériels de l'endroit ; ne mélangeons pas ensemble l'éther et les terres. Sachez d’ores et déjà que c’est ici, à Gargelle, que se trouvent les meilleurs artisans menuisiers. Si ce détail vous paraît trivial, songez un instant que le talent de ces maîtres-sculpteurs atteint un tel niveau de perfection qu’il n’est pas un instrument de musique que l’on puisse considérer comme un chef-d’œuvre s’il n’a pas été réalisé au bon soin des luthiers de Gargelle. De la même manière, les armes faites de bois qui sont conçues sur place bénéficient de cette même aura d'excellence, et ainsi, il n'est pas rare de voir des Seigneurs d'Alcade venir en personne sur place pour se fournir en fût de flèches, en bouclier ou en hampe de lance auprès des fabriquants d'armes de Gargelle. Notez bien que le peu de main-d'œuvre disponible dans la cité et la qualité des armes confectionnées ici ne permettent pas le genre de production quantitative propre à équiper des armées entières, c'est pourquoi ce sont souvent de petites troupes d'élites ou des gardes rapprochées qui reçoivent le privilège d'être équipées de ce qui se fait de mieux dans la région. Alors, évidemment, cette réputation est davantage tributaire des luths et autres mandolines, car la voix du peuple, c'est souvent la voix des artistes, et il est beaucoup plus courant de trouver des ménestrels vantant l’origine et la nature de leurs instruments que des maîtres d'armes vantant la légèreté et la robustesse de leurs lances, de leurs flèches ou de leurs boucliers.

 

Mais venons en à présent au point le plus important de cette cité. Il faut savoir que la forêt d’Aniliidæ n’est pas la plus célèbre des trois forêts du continent sans raison : c’est elle qui a abrité jadis la célèbre troupe de femmes mercenaires : les Faucheuses de Cujus. Il est évident que lorsqu'une cohorte de redoutables combattantes doit se rendre en pleine ville pour quelque raison que cela soit, elles privilégient toujours la discrétion en choisissant les lieux les moins fréquentés. C’est ainsi que Gargelle devint leur ville de prédilection, l’endroit où elles s’aventuraient le plus souvent lorsqu'ells quittaient un temps les bois d’Aniliidæ. Or, on peut constater sur les cartes du continent d'Amalthée que la forêt d’Aniliidæ s’étend à la croisée de trois grandes villes – Litanu, Gargelle et Amphisbænia – et bien qu’il soit évident qu’une ville comme Amphisbænia, en raison de son importante fréquentation et de ses passages perpétuels, ne soit pas le meilleur choix pour qui désire passer inaperçu, il est plus difficile de comprendre pourquoi les Faucheuses de Cujus ont évité Litanu pour jeter leur dévolu sur Gargelle.

 

Quelques villes d'Amalthée bordent les rives des bras du Zehir, l’unique mais imposant fleuve qui parcourt les terres du continent, mais Gargelle a ceci de particulier qu’elle puise son eau dans une partie de ce fleuve qui fut détournée de son lit à l’aide d’un imposant barrage. Selon les anciens, la ville aurait été presque entièrement détruite à la suite d'un important débordement du Zehir. En regard de ce témoignage, il est aisé de comprendre pourquoi elle fut reconstruite si loin du cours d’eau principal.

 

Arrêtons-nous à présent à Litanu, la quatrième des six grandes cités construites sur les terres d’Amalthée. Il n’est pas exagéré de dire de cette ville qu’elle est la plus atypique d'entre toutes, car non seulement elle abrite l’une des guildes les plus populaires que renferment les contrées de Syrtes, mais en plus de cela, elle est un des lieux les plus fréquentés du continent. Beaucoup de marchands d’herbes et d’épices viennent ici chercher ce qu’ils ne peuvent trouver nulle part ailleurs, autant en qualité qu’en quantité. Pour expliquer cet état de fait, il suffit de savoir que la guilde des Druides, bien qu'exagérément réputée pour sa sagesse transcendantale et les dons de précognition de ses membres les plus éminents, n’est pas insensible à l’attrait de l’argent. À ce propos, beaucoup vous diront même, sans une certaine ironie, que cette communauté mystique excelle dans l’art de commercer avec les hommes avides, au moins autant que dans celui d’éluder les questions existentielles que se posent les érudits depuis la nuit des temps. Un autre détail d’importance doit être souligné ici, il s’agit de la dévotion sans borne que les druides vouent à la caste des Dryades. Le profond respect voué à ce cercle très fermé de druidesses explique en grande partie la présence de la guilde druidique dans la ville de Litanu, puisque c’est à Ananta, la cité la plus proche, que l’Hamadryade et ses Dryades se sont établies jadis pour y demeurer toujours depuis lors. Il est évident que la majeure partie de l’intérêt que la plupart des guildes porte à la communauté des druides est principalement due au fait qu’ils sont les seuls à avoir la possibilité de s’entretenir avec la caste des Dryades qui, elle, inspire l’admiration de tout un chacun, quel qu’il soit – ce qui explique sans doute en grande partie pourquoi les druides insistent fortement sur le fait que leurs marchandises reçoivent régulièrement la bénédiction des Dryades. Mais retournons dans la ville de Litanu, nous aurons bien le temps de nous attarder sur les spécificités si particulières des respectables Dryades dans notre prochain paragraphe puisqu’il concerne leur siège, c’est à dire la ville d’Ananta déjà mentionnée plus tôt.

 

Les druides passent donc la majeure partie de l’année à récolter les feuilles des théiers entourant la ville afin de vendre le fruit de leur travail aux camelots de passage. Quelques privilégiés choisis par la guilde druidique ont eu la permission de s’implanter au cœur de la ville afin de vendre les fameuses décoctions. Ces dernières, obtenues à en effectuant une longue macération des feuilles récoltées et traitées par les druides, contiennent un ingrédient secret dont le mystère participe singificativement à la popularité croissante de cette boisson chaude. Parmi les commerçants autorisé à tenir un établissement et à faire commerce du thé se trouvent Albion Tanin Taprobane et son fils Ceylan ; tous deux, alcadéens de souche, sont à présent litaniens d'adoption – on dit d’Albion qu’il serait une lointaine connaissance de Jactance de Palabre, ce qui est fort probable si l’on considère le fait qu’il soit difficile d’être un inconnu pour le volubile Jactance qui, à l’en croire, saurait tout sur tout le monde. Leur établissement, fort réputé du fait d’être l’un des rares autorisés à vendre le thé de Litanu, est un lieu tout à fait respectable qui attire aussi bien les nobles que les roturiers. Le thé préparé ici aurait, à en croire les connaisseurs, des vertus extrêmement bénéfiques dont je vous épargnerai la longue description sans cesse rallongée d’une année à l’autre sous la plume de Tan Teille Pelan, le doyen de la guilde des Druides..

 

Il me serait agréable de m'étendre sur les aspects alchimiques du savoir-faire druidique, mais il est difficile d’aborder avec précision les rites du druidisme sans évoquer les lieux indissociables de leurs pratiques. La majeur partie des terres d’Amalthée étant recouverte de végétation, vous comprendrez combien peuvent être nombreuses leurs régions de prédilection. Sachez bien que les récoltes ne se limitent pas aux recoins boisés qui entourent Litanu, car certains druides n'hésitent pas à franchir les eaux tumultueuses du Zehir pour accéder aux diverses forêts du continent et ainsi récolter les précieux ingrédients nécessaires à la réalisation de leurs diverses préparations curatives..

 

Nous l’avons succinctement évoqué dans les descriptifs précédents, mais il est temps de pénétrer plus avant dans la mythique siège des Dryades, la magnifique mais très secrète ville d’Ananta. Peu nombreuses sont les personnes pouvant séjourner longtemps entre les murs de ce haut lieu mystique mais il n’est pas rare de croiser quelques exceptions confirmant la règle. Parmi ces visiteurs privilégiés nous retrouverons les membres de la guilde des druides ; ces derniers se rendant là pour exporter les herbes cultivées sur place par les Dryades en personne. Pour un visiteur découvrant les diverses habitations de cette cité, le dépaysement sera total, et bien qu'Ananta soit une ville très secrète, sa singularité attire inévitablement là ceux qui n'ont rien à y faire. Pour être tout à fait honnête, il me serait difficile de vous décrire parfaitement ce à quoi vous pourriez vous heurter si d’aventure vous échouiez entre les murs de cette immense cité aux accents intemporels, mais je peux néanmoins étayer mon descriptif en vous disant simplement qu’aucune ville ne ressemble à Ananta, pour la bonne et simple raison que cette dernière s’apparente davantage à un immense temple érigé sur plusieurs étages qu’à un domaine accueillant pour touriste en mal de sensation. Néanmoins, n’allez pas vous imaginer que cette cité est austère, car ce n’est pas du tout le cas. Pourvu d’une magnifique architecture, le lieu est empreint d'un mysticisme troublant pour qui le découvre pour la première fois. Cette puissante aura qui imprègne la ville, bien que difficilement décelable dans le comportement de ses habitantes, émane du moindre recoin de l’endroit. Cependant, c'est dans un élément bien plus concret que la ville atteint le summum de la perfection : il s’agit de sa luxuriante végétation. Pour un pilier, vous trouverez dix arbres, et cela partout où votre regard se posera. La flore souligne si admirablement la subtile architecture de la ville qu'il n'est pas dans tout Syrtes une seule contrée où l'œuvre de la nature et celle de l'homme cohabitent en une adéquation si harmonieuse. Mais cette merveilleuse symbiose n'est pas le fait du hasard, loin de là. Les dryades, ces femmes que l’on dit inébranlables, se considèrent comme les dévouées servantes de la nature ; ce qui n’a rien de surprenant puisqu’elles sont toutes sous la coupe de l’Hamadryade. Cette dernière est reconnue par beaucoup comme l’incarnation anthropomorphe des esprits de la nature – un statut bien ronflant qui n’est pas sans faire sourire les plus incrédules lorsqu’ils l’entendent prononcé. Sur ce point-là encore, les avis divergent, et si le terme de religion est souvent employé pour évoquer la ferveur de ces femmes, ce n’est pas innocent. Cependant, en admettant que tout cela ne soit que foi aveugle et croyance naïve, comment pourrait-on expliquer la place de choix qui a été offerte à l’Hamadryade au sein de Cénacle ? De même, qui peut comprendre l'admiration que les Vestales séléniennes ont portée de tout temps à cette femme et à sa guilde ? Et plus édifiant encore, qui pourrait percer le mystère de l’inexplicable longévité de l’Hamadryade ? Car si l’on évoque souvent l’âge avancé d’individus aussi mystérieux que Sapience Douance Omentem, on omet de rendre justice à une femme qui vécut au moins aussi longtemps que chacun de ces phénomènes, en l’occurrence, l’Hamadryade. Notons tout de même ici que certains expliquent cette étrangeté en prétextant que, malgré les apparences, plusieurs femmes, toutes très ressemblantes les unes aux autres, auraient repris chacune à leur tour, et de génération en génération, le rôle de l’Hamadryade. Mais là encore, rien n’atteste cette version, si ce n’est le bon sens vous rétorquerons les plus sceptiques.

 

Quittons à présent l’atmosphère sereine et la végétation luxuriante de la ville d’Ananta pour pénétrer dans la plus esseulée des grandes villes du continent d’Amalthée : il s’agit d’Ourobore. Une sombre ville recluse affublée d’un lourd passé et dont l’histoire de la naissance est étroitement liée à l’être le plus malfaisant qui ait vu le jour en terre de Syrtes : Lampyre Annélide Ascaris. La ville d’Ourobore n’est pas à proprement parler un lieu que l’on pourrait qualifier de touristique, et ce n’est pourtant pas faute d’être célèbre dans le monde entier. Cependant, si le voyageur lambda évitera l’endroit pour profiter davantage des villes plus accueillantes qui se trouvent sur le continent d’Amalthée, il n’en est pas de même pour les historiens en mal de connaissance. Car, si les événements qui entourent l'émergence de cette cité sont extrêmement sinistres, ils sont aussi très anciens et fort instructifs, et en cela, cette cité est l’endroit rêvé pour retourner aux sources de la civilisation actuelle. De plus, les bois qui jouxtent la partie sud de cette cité, bien que séparés de cette dernière par les eaux du Cantharis, sont eux aussi imprégnés d’un lourd héritage, puisqu'il s’agit de la forêt d’Aniliidæ, à peine évoquée plus haut, le lieu même qui abrita un temps les redoutables Faucheuses de Cujus, cette communauté de combattantes inflexibles dont les actions furent si violentes que leurs faits d’armes sont rarement absents des divers livres d’Histoire reposant dans la grande bibliothèque de Fondé.

 

C’est donc ici, à Ourobore, que Lampyre d’Ascaris, dont j’évoquais plus haut le nom maudit, établit la place forte où il régna en maître de guerre jusqu’à sa défaite – trahi par ses propres généraux, sa disparition mit un terme à la décennale fratricide. C’est pour cette raison que l'on peut encore trouver des statues brisées et des emblèmes oubliés profondément gravés dans la pierre, et bien que tout cela n’ait rien de bien rassurant, on peut néanmoins citer deux éléments qui ont grandement contribué à assainir la ville. Pour le premier, naturel et inéluctable, il s’agit du temps qui, lorsqu'il n'est pas occupé à effacer les sages actions et les grands esprits de la mémoire populaire, pourrait presque parvenir à nous faire oublier les drames et les criminels. Quant au second, ceux qui se souviennent du descriptif de Cirein Crôin ne seront pas surpris, il s’agit du lien qui unit l’ordre de la Chevalerie gnostique au continent d’Amalthée. Car, et il en est de même pour chacune des principales villes du continent, l’un des six Chevaliers gnostiques porte le nom de cette cité. En l'occurrence, il s’agit de la brillante Auryn Agatho Daïmon, le chevalier d’Ourobore. Le simple emprunt du nom d'une cité considérée comme maudite par un membre éminent de l’un des ordres de chevalerie les plus réputés aura grandement amélioré la réputation du lieu, aussi étonnant que cela puisse paraître. D'ailleurs, on peut même trouver ici et là des enseignes rendant hommage au Chevalier gnostique, ce qui témoigne fortement de la volonté des habitants d’Ourobore de tirer un trait sur le lourd passé du lieu afin de projeter la ville vers un avenir plus radieux, et, pour quelques-uns, d'accroître leur bénéfices journaliers en exploitant outrancièrement la favorable éponymie consentie entre Ourobore et son chevalier.

 

Aussi, le besoin de purifier la mémoire de la cité est si fort qu’il fut même un temps question de briser les derniers vestiges témoignant encore des noirs événements de la décennale fratricide, et cela afin de les remplacer par de nouvelles effigies aux accents bienveillants. Vous imaginerez facilement l’indignation des historiens et autres mémorialistes lorsque la nouvelle leur parvint. La polémique qui s’en suivit enfla à tel point que rares furent les villes à ne pas avoir entendu parler du grand projet de rénovation de la cité d’Ourobore. Cependant, l’affaire prit un tournant insolite lorsque l’un des meneurs, bien décidé à briser les anciens monuments édifiés sous le joug de Lampyre d’Ascaris, mourut soudainement sans raison apparente. Plusieurs rumeurs enflammèrent les opinions, et on en vint rapidement à penser que c’était la ville elle-même, comme animée d’une soudaine conscience, qui avait occis le premier partisan à sa rénovation. Forces chthoniennes en action ou simple coïncidence, le résultat est le même : la ville d’Ourobore restera encore longtemps enclavée dans sa sombre histoire et celui qui aura le courage de changer cela n’est pas prêt de se montrer.

 

Je viens d’évoquer les grandes villes d’Amalthée car ce sont là les principaux lieux d'habitation ayant un quelconque intérêt pour qui désire traverser le continent. Cependant, bien qu'il me soit difficile de rendre ce descriptif aussi exhaustif que je le souhaiterais, il me faut tâcher d'être relativement complet. Je vais donc succinctement évoquer quelques villages que l’on peut trouver éparpillés dans plusieurs régions du continent. Bien qu’il existe plus d'une dizaine de petite bourgades prospérant doucement dans le pays, seules six d'entre elles seront évoquées ici pour la simple et bonne raison qu’elles sont les seules encore entièrement habitées. Dans l’ordre, de la plus vaste à la plus petite, il y a Échide, Élaphe, Bungare, Aglyphe et Hage. Chacun de ces six villages profite des affluents du Zehir et du Cantharis, les deux grands fleuves qui relient entre elles les grandes villes du continent. Hélas, bien que la chose ne soit pas fréquente, il arrive que l’un des ces cours d’eau s’assèche soudainement, ce malheur obligeant alors les villageois à quitter leurs terres pour rallier un autre village afin de recommencer leur vie sur un terrain plus propice à fournir les quelques denrées nécessaires à la survie de chacun. Ainsi, quelques-uns de ces aventuriers des nouveaux temps se retrouvent parfois contraints de traverser une grande partie du continent pour se rendre en un lieu plus favorable où ils pourront s'établir durablement afin de subvenir plus aisément à leurs besoins et à ceux de leur famille.

 

Outre les villes et les villages, il y a d’autres endroits qui méritent d’être évoqués. Entre autres, le château fortifié de Bastide, qui fut le théâtre de farouches batailles en terre d’Amalthée. Il se doit d’avoir sa place dans ces lignes, ne serait-ce que pour les hauts faits d’armes qui eurent lieu dans ses murs. Il faut aussi préciser que cette place forte réside en un lieu hautement stratégique puisque le profond ravin du Corbiau empêchait les éventuels assaillants de prendre la forteresse à revers. Non loin de là se trouve un autre lieu, teinté d’une histoire certes moins noble, mais doté en contrepartie d’un nom bien plus célèbre. Il s’agit d’une grande carrière de pierre au centre de laquelle se dresse un imposant édifice pénitencier grandement redouté des brigands et autres détrousseurs. Vous aurez sans doute déjà deviné que je suis en train de décrire les tristement célèbres latomies d’Amalthée, aride étendue pierreuse où les malheureux forçats sont conduits chaque jour sous l’œil vigilant de leurs gardiens afin d’épuiser leurs forces sur la roche des environs. Hormis son apparence sinistre, cette vaste prison possède un autre aspect plus notable encore : elle est précisément située sur la seule frontière que le continent d’Amalthée partage avec le sous-continent d’Arantèle. Plusieurs historiens expliquent l’étonnante situation géographique de ce pénitencier limitrophe en soulignant les différends qui opposaient jadis les peuples d’Amalthée et d'Arantèle. Selon eux, cette prison fut tout d’abord une solide forteresse édifiée là pour garder la frontière, mais avec l’apaisement des colères qui animaient le peuple d’Amalthée, le lieu perdit rapidement son usage originel pour devenir le domaine pénitencier tant redouté aujourd’hui.