« Je comprends votre déception, mais sans vouloir vous paraître inconvenant, je puis vous assurer que si jamais un tel livre avait été en notre possession, j'aurais été le premier à le savoir. » C'était un homme de forte corpulence qui venait de répondre ainsi, et malgré l'expression de surprise qui transparaissait en cet instant dans l'agencement désordonné des traits de son visage, il n'y avait pas une once de doute dans le ton de sa voix. Seuls les rares tressaillements nerveux qui agitaient les deux mains posées aux extrémités des accoudoirs de son luxueux fauteuil de cuir trahissaient une probable inquiétude.
« Je connais comme tout le monde la légende de la statue posthume de l'Alma Mater dont on dit qu'elle prit vie pour passer sa main dans vos cheveux lorsque vous étiez enfant. » L'homme osait à peine poser son regard sur Sapience. « Par conséquent, je peux comprendre que vous fassiez montre d'une certaine ténacité lorsqu'il s'agit de retrouver les textes portant sur cette grande thaumaturge… » Mais la voix de l'auguste Chevalier gnostique l'interrompit net dans ses suppositions : « Un instant… Cette histoire de statue vivante n'est en rien la cause de mes travaux sur le passé de Coronis. Pour elle, comme pour les autres sujets de mes investigations, une seule chose compte, la vérité historique et sa réhabilitation. »
Il n'était pas courant pour le directeur de la prestigieuse bibliothèque de Fondé d'être abordé par les membres du Cénacle, mais la chose était plus rare encore lorsque ces derniers, en plus d'arborer les emblèmes fort respectés de l'ordre de la Chevalerie gnostique, se trouvaient être de proches confidents de la Vestale sélénienne en personne. Il n'est donc guère difficile de mesurer la stupéfaction qui ébranla la quiétude de l'homme abrité derrière son imposant bureau, ses mains alors encore sereinement jointes posées sur la surface vernie et rutilante de son espace de travail, lorsque Sapience et Auryn Agatho Daïmon, Chevalier d'Ourobore, franchirent les portes qui lui faisaient face pour le questionner à tour de rôle sur un livre qui n'avait, selon toute vraisemblance, jamais été répertorié dans aucune bibliothèque du monde connu, et bien que la plus grande d'entre elles se prévalait de contenir entre ses murs de vastes allées remplies d'ouvrages plus introuvables les uns que les autres, cette fois-ci l'extrème rareté du livre convoité plaçait l'objet hors de toute atteinte, sur la frontière même qui sépare le mythe de la réalité.
Cependant, lorsque celui qui recherche un tel ouvrage répond au nom de Sapience Douance Omentem et porte le titre de Chevalier de Cirein Crôin, il y a de quoi remettre en question ses propres certitudes quant aux frontières qui séparent l'Histoire de la légende. Ce dernier n'argumenta d'aucune sorte pour contredire les certitudes de l'érudit bibliothécaire opiniâtre qui campait sur ses positions depuis le début de leur entretien. Néanmoins, lorsque le silence reprit ses droits dans la pièce, il enfouit sa main droite dans les plis de sa tunique de soie et en extirpa ce qui paraissait être une vieille reliure dont les feuilles jaunies se craquelaient au point de paraître faites d'un vieux cuir élimé. Tout en la dépliant, il s'adressa au directeur de la bibliothèque sans quitter le fragile objet des yeux : « Je ne vous apprendrai rien en vous rappelant que le mémorialiste Eon Elzévir Dasein a rédigé huit ouvrages spécifiquement destinés à retracer les événements qui ont ponctué la vie de huit des plus grands noms de l'Histoire de Syrtes, Cependant… » Et là Sapience leva les yeux pour fixer son interlocuteur. « Coronis Docéré, l'initiatrice principale des sciences Thaumaturgiques, semble avoir été oubliée par notre mémorialiste. Ne trouvez-vous pas cela quelque peu étrange ? »
Mais le directeur de la bibliothèque était parfaitement au fait sur la question, alors il répondit sans hésitation : « Certes, s'il est un personnage historique qui méritait plus que tout autre d'avoir sa place dans les écrits de Eon Dasein, il s'agit bien de l'Alma Mater. Néanmoins, les premiers volumes relatent la vie de personnes ayant vécu avant elle et les derniers s'attardent sur quelques figures mythiques apparues après sa disparition. En outre, en regard de ce simple constat et en considérant la chronologie adoptée par l'auteur, on peut comprendre que les huit volumes ne peuvent être ni précédés ni suivis d'un livre supplémentaire, ce qui ôte indubitablement toute probabilité qu'un tome ait été égaré. »
Après avoir écouté ce que son interlocuteur avait à dire, Sapience ferma les yeux et, du bout de son index, il réajusta ses lunettes sur l'arête de son nez avant de prendre la parole : « Effectivement, la chronologie adoptée dans le récit contenu dans les huit livres ne permet pas de penser qu'un livre supplémentaire ait pu être écrit avant ou après ces ouvrages. C'est pourquoi, j'affirme que le livre relatant les événements de la vie de Coronis Docéré s'insère au milieu des huit livres. »
Stupéfait par l'audace de l'hypothèse avancée, le directeur de la bibliothèque ne put s'empêcher de sourire avant de réfuter catégoriquement la supposition de son interlocuteur : « Allons… vous n'êtes pas sérieux ? » Son regard glissa de Sapience à Auryn, mais il ne perçut aucune réaction de leur part. « Vous savez sans doute mieux que moi que les huit livres d'Histoire de Eon Dasein sont chacun marqués d'une des huit premières lettres de l'alphabet et qu'elles se suivent sans qu'aucune ne manque, ce qui en l'occurrence invalide purement et radicalement votre supposition. »
À cet instant précis, Auryn ouvrit un sac de toile usagé et plongea ses mains à l'intérieur pour les en retirer aussitôt avec entre ses doigts un autre livre d'aspect vieilli qu'elle posa sur le large bureau. De son coté, Sapience s'approcha du directeur et déposa tout près l'étrange recueil ocre qu'il tenait à la main jusqu'à présent. Puis, tout en ouvrant les deux vieux ouvrages à la même page, il reprit la parole : « Voici le cinquième volume, vous l'avez sans doute reconnu. » Tout en disant cela, il tapotait du bout de son doigt le livre déposé par Auryn. Il pointa ensuite son index vers l'ouvrage abîmé qu'il avait dévoilé plus tôt. « Mais à présent observez plutôt ce précieux épitomé que j'ai en ma possession et parcourez en quelques lignes. »
Le directeur de la bibliothèque retira la paire de lunettes qui lui pinçait le nez et glissa ses mains sous son bureau pour en retirer ce qui s'apparentait de très près à une petite lorgnette aux verres particulièrement épais. Il déplaça l'objet lentement au-dessus des lignes de texte qu'il parcourut et autour de ses yeux plissés apparurent de plus en plus nombreuses de petites rides qui étaient restées imperceptibles jusque-là. Il observait religieusement le document que Sapience avait porté à sa connaissance et semblait en retirer un immense plaisir qu'il peinait à dissimuler. Le titre en était : « Naissance et devenir de Coronis Domnicella Docéré ». L'encre utilisée était manifestement un mélange de suie et de gomme dilué à l'eau dont en avait enduit l'embout bizauté d'un calame ; on reconnaissait bien là le trait singulier de l'auteur original. Pas de doute, songeait-il, le manuscrit est authentique. À mesure qu'il comprenait ce qu'il lisait, il entrevoyait le caractère extraordinaire et hautement précieux de l'objet. Il s'agissait là ni plus ni moins d'une variante inconnu à ce jour du cinquième tome. L'épitomé correspondait bien à la lettre E, et en comparant avec le livre original, on pouvait même relever de troublantes similitudes dans la disposition et le titrage des premiers chapitres.
Une fois son observation terminée, l'homme réajusta ses lunettes sous ses yeux et posa un regard avide de réponses sur Sapience avant de s'exprimer de la sorte : « C'est tout simplement prodigieux. Vous êtes en possession de ce qui est sans aucun doute la première version de l'un des plus célèbres ouvrages de notre bibliothèque. Je vous avoue sans détour que je brûle d'en savoir davantage au sujet de cette relique et de ses origines. »
C'est le moment que choisit Auryn pour prendre calmement la parole pour la première fois depuis son entrée dans le vaste bureau : « Je crains, hélas, que vous n'ayez pas bien saisi les propos de Maître Sapience. » Elle esquissa un sourire gêné, inspira doucement et reprit la parole : « Nous ne sommes pas venus vous présenter un manuscrit contenant une hypothétique variante abandonnée du cinquième livre tel que vous le connaissez, mais au contraire, nous soutenons que cet épitomé est le premier jet de la véritable version égarée du volume en question. »
En entendant la théorie avançée par la jeune femme, le directeur de la bibliothèque resta sans voix. Mais très vite il se reprit, se mit à balbutier, et parvint non sans mal à formuler une question qui lui paraissait cruciale pour mesurer la crédibilité des arguments audacieux que l'on venait de lui servir : « Mais enfin, en admettant que cet épitomé nous dévoile en partie ce à quoi aurait dû ressembler le cinquième tome, par quel mystère un cinquième volume complet et grandement différent peut-il déjà exister dans cette collection ? »
Cette fois, c'est Sapience qui prit la parole, et il fut très bref : « Je vais être direct. Ce piètre volume que l'on peut trouver dans toutes les bibliothèques… » et disant cela il plaça sèchement sa main sur la couverture du cinquième livre posé sur le bureau «… est un apocryphe. »
Le directeur, outré au point d'en perdre toute civilité, rétorqua aussitôt par l'expression de ses doutes les plus sérieux : « Mornes Dives ! Mais qu'est-ce qui vous permet d'avancer de telles allégations ? Ce livre est l'une de nos principales références historiques depuis tant d'années, il ne peut définitivement pas s'agir d'une contrefaçon. »
Les doigts de Sapience se glissèrent sous la couverture du cinquième volume pour lentement l'ouvrir à la page titre. Alors seulement il répondit avec aplomb : « C'est pourtant sans l'ombre d'un doute que j'affirme cela en regard du sujet principal de ce livre. » Et sur le bureau du directeur de la bibliothèque, le cinquième volume à présent grand ouvert laissait paraître un titre évocateur : « Naissance et devenir de Séléné Artémidis de La Rosière. »
Le crépuscule tombait déjà sur la ville lorsque les portes de la grande bibliothèque de Fondé se refermèrent derrière les derniers visiteurs du jour. Un peu plus loin, dans l'une des principales artères de la cité, deux silhouettes furtives s'éloignaient promptement en s'échangeant à voix basse une série de questions encore sans réponse ; Sapience et Auryn étaient résolument déterminés à retrouver un livre perdu qui semblait n'avoir jamais été lu que par celui qui l'avait écrit.
Loin de cette scène, par delà les confins des continents d'Arantèle et d'Alfénide, à l'intérieur des régions recluses de Forsythia, dans le grand Nord des terres d'Abyssin, profondément enfouie sous les glaces immaculées, trônant au centre d'un lacis de galeries constellées de hautes colonnes de pierre, la statue de Coronis demeurait là, toujours debout. À ses pieds reposait sa tête tranchée et dans sa main, objet finement sculpté, elle tenait un livre.