Nous voici en présence de la plus atypique et incomprise des quatre Vestales séléniennes qui régnèrent à ce jour sur le contient d’Alcade. Marquée dés son plus jeune âge par la perte de son bras droit au cours du violent régicide qui emporta sa mère, c’est une jeune fille perturbée qui grimpera sur le trône, mais c’est une souveraine sage et immuable qui en descendra.
Dianaé ne possédait pas cet aspect secret et angoissant qui composait parmi tant d’autres, plus ou moins répréhensibles, les grands traits du caractère de sa mère, mais elle hérita malgré tout de sa propension à agir sans l’accord de ses conseillers, et c’est en partie à cause de cela qu’elle se retrouva rapidement accusée des maux qui accablèrent nombre de Phratries sous son règne. Notez bien que les troubles qui survinrent alors furent rares, et contrairement à ce que les ignorants de la vie politique que mena Dianaé en cette période avancèrent pour justifier cet état de fait, ce n’est ni le contexte de l’époque, ni une quelconque bonne fortune qui permit cela, mais bien le talent de souveraine qui était le sien, et qui fut jadis celui de Séléné avant elle, aussi cruelle fût-elle sur la fin de sa vie.
Soulignons à présent l’incroyable longévité de son règne, et comparons-le à celui de Séléné : alors que la première Vestale marqua les esprits de tous au point de jeter un discrédit certain sur les actes bénéfiques que Dianaé réalisa à sa suite, il est bon de noter qu’elle ne régna que cinquante-huit années, alors que sa fille, elle, conserva le trône pas moins de trois cent soixante et onze années. À ce jour, c’est bien Dianaé qui tint le plus longtemps les rênes du pouvoir parmi les quatre Vestales qui se succédèrent à la tête du pouvoir monarchique établi sur le continent Alcadéen. Mais la mémoire est injuste, et malgré le règne très court de sa mère, c’est elle que la conscience populaire gardera en mémoire – le bonheur passe, le malheur trace. Mais laissons ici les considérations portant sur la première Vestale sélénienne, car Dianaé était une personne très réservée dont il nous reste trop peu de témoignages et la simple évocation de son inqualifiable mère ne ferait que lui ravir un prestige cardinal par trop souvent négligé dans les textes historiques relatant les grandes lignes de sa longue existence.
On peut sans se tromper dire de Dianaé qu’elle fut exemplaire dans la réalisation de la tâche qui lui incombait alors, et cela malgré le peu d’affinités qu’elle avait avec le pouvoir et tout ce qui y touchait, de près ou de loin. Il est aisé de comprendre que les manières qui étaient celles de Dianaé d’appréhender ses responsabilités avec tant de désinvolture déplurent souverainement au Cénacle, et c’est principalement pour cette raison que cet aréopage de femmes sévères tenta à plusieurs reprises de s’opposer à la Vestale modèle, sans jamais toutefois véritablement y parvenir. Mais ne nous y trompons pas, Dianaé était bien la fille de Séléné, et si elle se montrait distante en politique et réservée en public, ceux qui en conclurent trop hâtivement qu’elle n’avait pas la moindre once de l’impitoyabilité tant redoutée dont fit souvent preuve sa mère déchantèrent bien vite lorsqu’ils poussèrent la jeune Vestale que Dianaé était alors dans ses derniers retranchements. Bien des membres du Cénacle, des plus coriaces et éminents, abandonnèrent leur statut dans l’espoir de se faire rapidement oublier de celle qu’ils avaient trop promptement jugée, et dont le courroux, à en croire ceux qui l’essuyèrent, n’avait rien à envier à celui de Séléné.
En dépit du fait que la phratrie des Apatrides fut dissoute quelques temps avant la montée sur le trône de Dianaé, cette dernière croisa plusieurs membres de ce groupuscule naguère véhément, aujourd’hui oublié, qui accueillit jadis sa mère, et ce ne fut pas toujours dans les meilleurs circonstances et pour le meilleur des dénouements. Parmi eux, l’un devint même un confident régulier de Dianaé, il s’agissait du pérenne Sarx Koptein, introduit auprès de la Vestale d'une manière dont nous ignorons tous les détails. À l’époque de leur rencontre, Sapience Douance, qui évoluait déjà dans la sphère des jeunes talents que renfermait la ville de Fondée en son sein, n’avait pas atteint sa majorité, et c’est donc au très jeune âge de vingt et un ans que cet étudiant talentueux, promis à un devenir des plus intéressants, croisa pour la première fois la route de celui qui allait devenir, quelques années plus tard, le principal sujet de l’un de ses ouvrages. Sapience consignera avec beaucoup de soin l’impression que lui fit Sarx lors de cette rencontre mémorable, et jamais, depuis lors, il ne tarira d’éloges à propos de cet esprit difficilement appréhendable dont il tentera pourtant de dresser un portrait précis, non sans une certaine réussite, dans le troisième opuscule de son Historiarum libri quinque : Percontumax.
Dans ce même recueil, Sapience rapporta quelques faits, quoique mineurs mais néanmoins surprenants, concernant Dianaé. Selon les écrits de l’historien, la jeune Vestale menait secrètement une double vie. Ainsi, derrière la façade innocente d’une souveraine modèle qui s’échinait à appliquer le plus irréprochablement du monde une étiquette et un protocole monarchique sans faille, se cachait en vérité une jeune fille en mal de péripéties, qui n’hésitait pas à se travestir pour échapper l’espace de quelques jours aux responsabilités qui étaient les siennes. Beaucoup de mémorialistes en mal de vérité reprochèrent à Sapience Douance de ne pas en dévoiler davantage sur la question, le suspectant – à raison, comme il l’avouera lui-même sans plus d’étaiements – de vouloir garder secrets les détails de cette double existence que lui seul fut autorisé à partager avec la Vestale sélénienne.
En l’an 372, Dianaé présente aux yeux de tous celle qui allait lui succéder dans l’exercice du pouvoir monarchique. Il s’agit de sa fille, la sage Hécate. Néanmoins, cinquante-sept années s’écouleront avant que ne soit réalisée la passation du lien d’Artémidis qui désignera la nouvelle Vestale sélénienne, et c’est seulement au cœur de l’année 429 que Dianaé s’éteindra ; d’apparence presque aussi jeune qu’au jour de son intronisation, c’est pourtant près de quatre siècles d’Histoire qui disparaîtront avec elle.