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Héra Gravida Rubercarde
La Reine rouge, comme elle fut souvent surnommée à juste titre, est la seule responsable de l'émergence de la redoutable armée de femmes mercenaires pertinemment nommées Les faucheuses de Cujus. Sa naissance n’est répertoriée dans aucun livre d’Histoire et la date de sa mort est encore sujette à de nombreuses controverses. Selon toute vraisemblance, on doit cet état de fait à la négligence des quelques rares historiens qui tentèrent tant bien que mal de relater le contexte de son époque – une théorie réfutée par Sapience Douance qui voit là une période certes obscure mais qui n'en fut pas moins le théâtre des événements qui ponctuèrent sempiternellement la rude vie de la stoïque Héra.
Bien qu’une armée unisexe ne dépareille guère dans un contexte où les femmes, bien plus nombreuses que les hommes, détiennent les postes-clés, il faut préciser ici que le caractère singulier de la troupe guerrière de Héra est uniquement dû à son efficacité. Au terme d’une sélection draconienne, les filles les plus méritantes étaient soumises à de longues années d’une discipline éprouvante en vue d’obtenir le titre de faucheuse.
Comme cela a été dit précédemment, quelques zones d’ombre entourent l’existence de la Reine rouge, néanmoins, il existe quelques textes manuscrits couchés de sa propre main sur plusieurs parchemins que l’inévitable Sapience, encore et toujours lui, parvint à retrouver au prix de longues recherches. Il est important de citer dans ce chapitre une autre personne dont l’aide fut infiniment précieuse à notre incontournable historien – je ne parle pas ici du chevalier de Xanthie dont les récits sont indissociables des travaux de Sapience, mais d’une tierce personne très impliquée dans les investigations poursuivies autour du passé de Héra Gravida Rubercarde –, il s’agit de l’une des trois femmes présentes au sein de l’ordre de la Chevalerie gnostique : Aurora Arena Aresteia, le chevalier de Gargelle.
Au regard des textes signés de sa main qu’il est possible de parcourir dans la bibliothèque de l’Opidum, il serait maladroit de résumer sa personnalité à celle d’un stratège maligne, ou d’un foudre de guerre impitoyable, car ses écrits démontrent avec force la profondeur d’un esprit aussi complexe que sagace – mais sa personnalité pouvait-elle être moindre à l'aune des prouesses qu’elle et ses combattantes parvinrent à réaliser à leur modeste niveau ?
Beaucoup d’historiens portés sur les comparaisons tentèrent vainement d’assimiler les méthodes radicales des faucheuses de Cujus à celles non moins expéditives, quoique bien plus effroyables, de la phratrie des Apatrides, mais là encore, une voix les fit taire, et cette voix était celle de Sapience, résonnant dans chacun des mots qui furent écrits dans le second volumen de son célèbre Historiarum Libri Quinque, un livre d’Histoire s’attachant principalement à relater les péripéties du subversif Seigneur belliciste Goettie Clauis de Béryl et sa singulière garde rapprochée. « […] Il est évident que l’intérêt politique qui habitait la volonté de la phratrie susnommée ne trouvait aucun écho dans les raisons qui motivèrent Héra et ses faucheuses à se comporter comme elles le firent. Si l’on peut dire de l’un qu’il était un danger pour les dirigeants du continent d’Alcade, on ne peut décemment pas en dire autant de l’autre. Les faucheuses de Cujus n’ont jamais eu en elles la volonté de renverser un quelconque ordre établi, et il faut davantage voir dans l’attitude de ces indomptables amazones la résurgence d’une idéologie archaïque qui disparut avec la fin de cette interminable guerre que fut la Décennale fratricide (extrait tiré de Militaris Aetas – in aciem dimicationemque venire, S. D. Omentem, 547).
Maintes anecdotes, plus ou moins vraisemblables, ont été rapportées à propos des conditions de vie et des obligations qui furent celles des faucheuses de Cujus, mais il en est une qui, plus que toute autre, continue encore d’intriguer les mémorialistes de notre époque. Il s’agit bien évidemment de la célèbre « marque de la Misandrie bréhaigne », une stigmatisation obligatoire pour chacune des faucheuses. Pour nombre d’historiens, cet obscur rituel se résumait à la réalisation d’une vaste illustration tatouée à même le dos de chacune des femmes désireuses d’embrasser la vie austère des faucheuses, mais d’après Sapience, ce rite ne peut être réduit à un simple caprice d’ordre esthétique. Selon lui, d’une part chacun des tatouages apposés sur le dos des femmes était unique car il était censé représenter l’âme de celle qui le recevait, et d’autre part, l'encre inoculée sous l’épiderme de ces « élues » possédait toutes les caractéristiques d’un puissant poison. Bien qu’il n’ait sans doute jamais été utilisé comme tel, son injection, quoique partielle, ne fut pas sans effet, bien au contraire : son action sur l’organisme était pour le moins radicale, car, à en croire Sapience, toutes les faucheuses porteuses de la marque de la Misandrie bréhaigne étaient dans l’incapacité de procréer. Ainsi, en intégrant la horde de la Reine rouge, ces combattantes rejetaient sciemment tout ce qui faisait d’elles des femmes, et ce faisant, chacune de ces élues troquait la faculté de donner la vie contre l’art de dispenser la mort, seule.
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Un autre fait d’importance doit être mentionné concernant la marque de la Misandrie bréhaigne, il s’agit de la forme que prenait le dessin pour chacune des faucheuses. Il est écrit dans bien des ouvrages traitant de cette période de l’Histoire de Syrtes que c’est au terme d’une obscure cérémonie censée révéler ce que la future femme tatouée renfermait au plus profond d’elle-même que la nature de son tatouage prenait forme. Hélas, il est un point sur lequel Sapience Douance lui-même ne peut apporter aucune réponse, il s’agit de l’élément que représentait le tatouage de Héra. Il est de notoriété que toute personne ayant eu le malheur de poser les yeux sur la marque de l’une de ces farouches faucheuses s’acquittait de sa curiosité au prix de ses yeux, de sa langue et de ses mains, dans cet ordre très précisément souligne Aurora Arena dans l’une de ses chroniques. Bien évidemment, il est une exception faite aux guerrières entre elles, mais il existe pourtant une personne à propos de laquelle on possède la conviction qu’elle parvint à poser ses yeux sur deux de ces tatouages sans en avoir perdu ni la vue, ni toute autre partie de son anatomie détaillée plus avant. Il s’agit du tristement célèbre Sarx Koptein qui, selon les dires de Xipho Xi Xanthie sur son lit de mort, aurait assisté en personne à la fin de Héra, et, détail très controversé, se serait rendu responsable du viol et du meurtre d’une ancienne faucheuse. Je veux bien évidemment parler de Damice Euryale Orcina qui fit un temps partie de la cohorte de Héra, et qui fut, par la suite, acceptée au sein de la phratrie des Apatrides, le célèbre groupuscule évoqué plus avant qui mit en lumière cinq des plus remarquables combattants de leur époque, les bien nommées Fallanges de Goettie.
Il est à présent temps d’aborder ce que quelques mémorialistes avaient coutume d’appeler « la douce folie de la Reine rouge » ; je veux bien sûr évoquer cette grossesse inexplicable – et impossible au regard des effets de la Misandrie bréhaigne – qui fit naître tant de légendes au sein des faucheuses de Cujus, et qui ne fit qu’accentuer le coté mystique du dogme de toutes ces femmes, car, et nul ne l’ignore, la grossesse de Héra dura de longues années. L’enfant tant attendu, véritable objet de culte, surnommé Négus Nagast, a rapidement été assimilé à une ancienne prophétie dans laquelle il était dit qu’un être sans pareil viendrait au monde pour conduire les élues dans une contrée qui leur appartiendrait.
Évoquons à présent les détails plus personnels de cette étonnante Reine rouge. Les armes de jet, et plus particulièrement de trait, étaient le grand apanage des faucheuses de Cujus, ce qui n’a en soi rien d’étonnant lorsqu’on sait que Héra n’avait pas son pareil dans le maniement de ces armes aussi silencieuses que mortifères. Il semblerait que seules deux faucheuses parmi toutes les autres la surpassèrent dans cette discipline, mais là encore rien n’est certain ; il s’agirait de Damice et sa sœur, Ortam Feralia Fatifer.
Les mauvaises langues dirent de Héra qu’elle n’affectionnait aucun art en particulier, insinuant ainsi qu’elle possédait un esprit violent et retors insensible à toute forme de beauté, mais Aurora Arena écrivit quelques lignes à ce propos afin de démentir ce qui avait été dit, en voici un court extrait : « […] et s’il est un droit inaliénable pour l’ignorant, c’est bien celui de se taire, car, et ce n’est pas de mon fait mais bien en me référant au résultat de mes recherches, il m’est permis de démentir tout ce qui a été écrit à tort sur le sujet. Il s’avère que les illustrations réalisées à même la peau lors du rite de la Misandrie bréhaigne ne l’étaient que d’une seule main, et cette main ne pouvait être autre que celle de Héra. Ainsi, il est incontestablement prouvé que la Reine rouge s’adonnait à l’art de l’illustration […] »
Il est inutile de s’étaler plus longuement ici sur le terrible contrat qui lia Héra à la première Vestale sélénienne et dont le dénouement fut aussi tragique pour l’une que pour l’autre. Ce triste chapitre concerne davantage la dominatrice Séléné, et je vous enjoins à ce sujet à vous rapporter à notre extrait la concernant, elle qui, dénuée de tout scrupule, se servit des faucheuses de Cujus pour mieux les trahir par la suite.
Pour clore cette brève insertion dans la vie de l’une des femmes les plus redoutables et les plus controversées du siècle de la phratrie des Apatrides, rappelons d’elle que, malgré la sévère discipline qu’elle imposait à ses combattantes, elle fut révérée comme une mère par toutes ces femmes qu’elle aimait en retour comme ses propres filles. Néanmoins, et bien que tous ne s’accordent aisément sur ce point, il fut retrouvé une guillotine d’allure étrange au cœur de la forêt d’Aniliidæ sur le continent d’Amalthée – les faucheuses de Cujus y établirent un temps leur fief. Quant à savoir pour quelle raison Héra avait recours à un tel instrument, rien n’est bien certain à ce sujet, et il nous faut une fois de plus nous référer aux écrits d’Aurora Arena pour tenter d’y voir plus clair. Selon cette jeune femme, la guillotine était bien une des possessions de Héra, mais, toujours selon elle, le sinistre objet ne servait d’aucune manière à châtier les membres de sa horde, mais, plus vraisemblablement, à donner la mort aux prisonniers rescapés de leurs offensives meurtrières. Il s’agit donc ici d’un point important qui corroborerait la thèse avancée par Aurora selon laquelle Héra, loin de tuer sans raison, appliquait toujours une forme de procès équitable aux captifs avant de décider s’ils devaient ou non avoir la tête tranchée.