Oblate Latrie Dulie

 

 Ceux qui daigneront s’aventurer plus avant dans ce descriptif superficiel de l’insolite jeune femme que fut Oblate pourront lire dans ces lignes le détail sommaire d’une des existences les plus insignifiantes qu'il puisse être donné à un historien de découvrir au cours de sa carrière ; un point qui explique en partie pourquoi bon nombre d’éléments, pourtant d’une grande importance aujourd'hui, ont, jadis, été si fréquemment éludés au sujet de cette morose jeune fille. En regard de ce triste constat, quelques oublis inexcusables sont perdus à jamais, au grand dam de quelques mémorialistes qui s’accordent à penser qu’une vérité incomplète est très similaire à un mensonge éhonté.


 À présent, familiarisons-nous avec celle qui est ici notre sujet pirncipal. Beaucoup s’amusèrent à la baptiser Dormance, d’une part pour souligner sa singulière faculté à s’endormir sans prévenir, d’une autre pour se railler de sa perpétuelle et inexplicable torpeur, mais aussi, pour faire rimer son nom avec celui de son compagnon, lui bien éveillé, voire trop bien – combien auraient préféré que ce fût le pernicieux Stance qui se retouva affublé de cette incurable somnolence qui ne quittait jamais Oblate ? Sans doute beaucoup, même sans compter ceux qu’il envoya ad patres de sa main ou, par procuration, par le biais des sombres cohortes de sa redoutable mère.


 Ainsi, Oblate, non contente d’avoir été purement et simplement éradiquée de la majorité des quelques livres d’Histoire mentionnant les péripéties de Stance, n’avait même pas pour elle le genre de caractère qui lui aurait permis d’être réhabilitée au moins aux yeux des nombreux passionnés de récits épiques et de protagonistes charismatiques. Cependant, ne nous laissons pas abuser par le contraste qui oppose Oblate aux autres personnages pour le moins hauts en couleurs qui émaillent la longue histoire de Syrtes, car, à sa manière, notre frêle jeune fille, bien qu’elle fut parfois d’apparence quelque peu démente, n’était pas totalement dépourvue de raison, et j’en veux pour preuve la triste fin qui fut la sienne, car, et c’est aussi l’avis du mémorialiste Sapience Douance, il est évident qu’elle éprouvait quelques sentiments secrets à l’intention d’un homme que beaucoup voyaient, ni plus ni moins, comme son tortionnaire. Je fais bien évidemment allusion au sombre Stance Ater Parangon, lequel, bien que principalement connu pour ses rudes manières à l’endroit d’Oblate, semblait, contre toute attente, avoir pris une place très particulière dans le cœur de sa fragile partenaire.


 Abordons à présent les singularités qui font d'Oblate un personnage tout à fait intéressant, et cela à plus d’un titre. Je veux parler de ses capacités atypiques que beaucoup de ceux qui eurent l’occasion de les découvrir lui envièrent fortement – Sapience ne me contredira pas sur ce point-là. Oblate, bien que très intrigante d’un point de vue relationel, ne l’était pas moins sur le plan thaumaturgique. Grande pratiquante dans l’art du Panpsychisme, elle entretenait une relation très intime avec les objets de quelque sorte qu'ils fussent. Sans doute est-ce là l’explication de sa propension à les collectionner sous toutes leurs formes. Par ailleurs, il aurait été rapporté que notre singulière fétichiste maîtrisait si parfaitement cette forme de thaumaturgie aussi nommée Hylozoïsme, qu’elle était capable de lire très profondément dans la mémoire de la matière, cela expliquant sans doute en partie l’affection – et l’intérêt, ne le cachons pas – que Sapience pouvait avoir éprouvé pour elle. Imaginez donc la réaction de notre historien à la découverte d’une jeune femme absolument insouciante capable de tirer d’une pièce d’armure plus d’informations sur un événement passé que lui-même ne pouvait espérer en récolter avec l’aide de tout un cortège d’anciens, plusieurs jours d’investigation, un budget conséquent et une importante bibliothèque à sa disposition.


 Hélas, tout n’est pas si simple, et si Oblate a maintes fois révélé l’incroyable étendue de ses capacités, il n’était pas aisé de tirer de sa bouche les précieuses informations qu’elle seule pouvait obtenir. « Dieu donne du pain à ceux qui n’ont pas de dents », dit un ancien adage ; jamais il n’a été aussi vrai que dans le cas présent. Oblate avait accès à tout un pan de la mémoire qui aurait poussé les plus grands à se damner pour pouvoir ne serait-ce qu’y jeter un coup d’œil furtif, mais elle qui était presque incapable d’exprimer ses sentiments avec des mots, comment aurait-elle pu partager cette incommensurable mémoire avec quiconque ? Eh bien, c’est très exactement là que Sapience Douance entre en scène.


Stance La Première rencontre entre Oblate et Sapience n’est absolument pas révélatrice de la relation qui les liera par la suite. C’est Stance en personne qui parvint à convaincre notre mémorialiste de s’adonner à quelques expériences visant à éprouver les capacités de sa partenaire, et si Sapience fut très dubitatif quant aux dons que ce sombre compagnon imputait à la jeune femme, il changera rapidement d’avis lorsqu’au terme de sa première expérimentation, il découvrira les talents insoupçonnées de la discrète Oblate.


Ater C’est bien évidemment pour cette principale raison que Sapience abandonnera ses travaux en cours et accompagnera notre étrange duo de protagonistes dans la quête qui motivait alors leurs investigations. Notre célèbre mémorialiste leur aura été d’un grand recours dans cette recherche du passé – rappelons ici que Stance recherchait ardemment les différentes parties de l’armure de son père qui furent, à la mort de ce dernier, éparpillées aux quatre coins du monde –, mais ce ne fut pas en vain, car, en retour, les éléments regroupés lui permirent de récolter de précieuses informations qu’il consigna dans le troisième volumen de son œuvre : Percontumax, et, ce faisant, d’avérer les liens paternels qui liaient le pragmatique et imprévisible Sarx Koptein au sombre Stance ; un détail encore vivement contesté par un grand nombre d’historiens de notre époque
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Ater Il nous serait difficile de relater ici tous les tragiques dénouements qui ponctuèrent la longue quête de notre trio, mais il est d’une incontestable certitude qu’elle ne fut pas de tout repos. De plus, contrairement à ce que l’on pourrait attendre d’épique, d’héroique et de fantastique d’un telle entreprise, il faut dès à présent briser les illusions : la quête de l’Apside – l’antique armure de Sarx Koptein – n’eut rien pour elle de merveilleux, bien au contraire, elle fut surtout la cause d’une longue série de mésaventures douloureuses qui mirent nos trois compagnons sans cesse à rude épreuve. Sapience relatera avec précison toutes ses péripéties, cette fois dans son cinquième volumen : Historialis, le livre qui narrera les moultes tribulations qui le conduisirent à rechercher avec trop d’avidité – selon ses propres termes – les bribes de mémoire de Sarx, car, et ceci explique cela, seule Oblate, en sondant les différentes parties de l’Apside à l’aide de ses facultés panpsychiques, pouvait les révéler
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Ater La séparation de nos trois protagonistes fut extrêmement violente, à tel point que Sapience en porte aujourd’hui encore une atroce cicatrice lui labourant le corps ; un cuisant souvenir d’une blessure qui aurait pu alors lui coûter la vie. Mais hélas, à mon grand regret, tout n’est pas clair à ce sujet, car si nous savons qu’une terrible dispute éclata entre Sapience et Stance, il nous est impossible de conclure que c’est à ce dernier que le premier doit la blessure mortelle qui lui fut infligée ; il est certain que Stance n’avait pas la moindre chance, ne serait-ce que d’approcher un Chevalier gnostique de la trempe de Sapience. Pourtant, les faits sont là, l’un fut mortellement blessé, et, fait plus troublant encore, l’autre disparut corps et âme pour ne jamais réapparaître. Quelques mémorialistes évoqueront plus tard la présence évidente sur les lieux d'autres personnes ; un détail sur lequel Sapience, étrangement, se refusera à tout commentaire. Cependant, avec tout le respect que je lui dois, si sa mémoire est à toute épreuve dans la plupart des domaines, cette affaire fait hélas exception à la règle, et le terme de « zone obscure » sera souvent utilisé pour relater ce douloureux épisode.

 

Ater Oblate, elle aussi, fut blessée dans cette affaire, mais d’une blessure invisible, sans doute plus profonde que nulle autre, qui ébranla ses sens et son esprit à jamais. Ainsi, alors qu’en unique témoin de la terrible scène, elle seule aurait pu nous révéler le fin mot de l’histoire, suite à cette tragédie, elle s’enfermera dans un mutisme plus profond encore que celui dans lequel elle semblait avoir été cloîtrée depuis sa naissance ; qui eut cru la chose possible ? Ainsi, plusieurs jours après le drame qui la sépara de ses compagnons d’arme, elle fut retrouvée errante à moitié morte de faim aux portes du village d’Échide. C’est en ce lieu qu’elle sera rejointe et recueillie par Sapience qui s’assura dès lors de son bien être autant que faire se put, et cela jusqu’à sa belle mort, en l’an 192, où elle emportera avec elle beaucoup plus de secrets inviolés que nul autre ne pourra jamais en percer ; car ce fut bien là tout le drame de l’existence d’Oblate, d’en savoir trop sans jamais pouvoir l’exprimer.