Stance Ater Parangon

 

 C’est avec un peu d’appréhension que j’entame ici l’anthologie de celui qui reste encore aujourd’hui la hantise des historiens méticuleux et la bête noire des légendes populaires. Évidemment, nous avons déjà évoqué le cas de personnalités trop négligées ou trop caricaturées dans les écrits relatant les grands récits historiques de Syrtes, mais jamais jusqu’à aujourd’hui un cas aussi singulier que celui-ci ne s’était présenté à nous.


 Mais tentons dès à présent de mettre en exergue un point sensible qui perturbera grandement l’idée que vous pourriez vous faire du sombre Stance Ater Parangon, le fils unique de la douairière suzeraine d’Alcade. Ainsi, non content d’être difficile à cerner dans son schéma de pensée, Stance attisa la colère de la personne la plus à même de produire encore aujourd’hui le plus grand nombre de révélations sur son compte. Car en effet, il peut être surprenant d’apprendre que Stance fut un temps le compagnon de route de Sapience Douance Omentem, rien de moins, mais leur relation se termina si mal que le célèbre mémorialiste, qui n’a jamais caché ce triste chapitre qui marqua un tournant décisif dans sa longue vie, fit jadis, sous l’effet de la colère aux dires de ses proches, le serment sur son honneur de faire disparaître la moindre parcelle de vie de Stance de la surface de Syrtes. Ainsi, vous conviendrez qu’il me sera difficile de réunir les textes les plus objectifs quant à l’existence de l’homme qui nous intéresse aujourd’hui sans utiliser ceux de Sapience, véritable vivier d’informations sur la question, mais aussi, ennemi juré du ténébreux Stance.

 

 Le premier point qu’il est important de souligner ici est sans aucun doute celui concernant le lien filial qui unissait Stance à la douairière suzeraine d’Alcade, car il est clairement établi que la liberté d’action du premier fut proportionnelle à l'hégémonie de la seconde. En effet, il était difficile de s'opposer à l’un sans encourir les foudres de l’autre. Ceux qui ignoraient cela furent les premiers et les derniers à s’interposer sur le chemin de notre obscur protagoniste. Les suivants, sans doute ayant eu vent des actions draconiennes mises en œuvre par celle qui n’avait d’autre ambition que de satisfaire les moindres desiderata de son unique enfant, ont souvent préféré courber l’échine plutôt que d’avoir à affronter l’amour aveugle d’une mère impitoyable et, accessoirement, la redoutable efficacité de son armée personnelle.

 

 Le second point, tout aussi important, qui se rapporte à la courte vie de Stance, concerne la présence quasiment perpétuelle à ses cotés d’une jeune femme extrêmement singulière dont les textes tentant de la décrire semblent se contredire d’un ouvrage à un autre. Il s’agit d'Oblate Latrie Dulie, une insolite sibylle pour les uns, et une triste démente pour les autres. Pour ce cas en particulier, je m’en tiendrai principalement aux récits de Sapience, car, à en croire ses textes, la sympathie qu’il éprouva par cette jeune femme était aussi grande que l’antipathie qu’il ressentit pour Stance, et ces sentiments si différents ne faiblirent jamais d’aucune sorte tout au long de la courte période qu’il passa à leurs cotés, bien que, comme il ne cesse de le rappeler tout au long de son récit, jamais, à son grand dam, il ne parvint vraiment à cerner ni l’esprit insolite de cette jeune fille aux propos éternellement incohérents, ni la manière de raisonner de son morose compagnon aux ambitions plus répréhensibles que compréhensibles.


 Abordons enfin le point le plus sensible de sa courte vie, il s’agit de son père. Selon toute vraisemblance, Stance n’aurait eu aucune raison de mentir à ce propos, mais il faut bien avouer que les historiens chargés de son cas ont beaucoup de mal à accorder une once de crédit à ce sujet. À en croire le principal concerné, son père aurait été l’une des cinq Fallanges de la main de Goettie : l’insolite Sarx Koptein Térébrans en personne, rien que cela. Il est évident qu’au regard de la longue vie de ce dernier, nous serions en droit de nous attendre à trouver quelques détails confirmant ou infirmant cette mystérieuse paternité, mais, hélas, il n’en est rien, et il nous faudra nous en remettre une fois encore aux récits de Sapience Douance afin d’obtenir un avis tranché sur la question. À en croire notre mémorialiste, et aussi surprenant que cela puisse paraître, les liens filiaux que revendiquait Stance étaient bien réels, quoi qu’aient pu en dire nombre d’historiens et autres annalistes pour qui, dans leurs différentes versions des événements, ce détail pourtant crucial revêt l’aspect d’une simple rumeur, sinon purement triviale au moins quelque peu anecdotique.


Stance Ainsi, Stance, au regard de cet illustre ancêtre négligé des livres d’histoire, mit un point d’honneur à rassembler l’héritage qui, selon sa mère, lui était dû. Néanmoins, si vous étiez sur le point prêter de nobles sentiments à notre fils caché et à sa quête fantasque, relisez avec davantage d’attention le texte qui vous a conduit jusqu’ici et vous comprendrez aisément que bons sentiments et Stance Ater Parangon sont purement et simplement incompatibles. Ainsi, toujours en se rapportant aux écrits de Sapience, il apparaît clairement que l’ambition de Stance n’était autre que de réunir les différentes parties de l’Apside, la légendaire armure dite inexpugnable que Sarx Koptein parvint à acquérir lors d'une dangereuse expédition sur le continent d’Acutangle. L’histoire ne divulgue pas tous les détails de cette quête, mais si l’on se rapporte à la version de Sapience, on peut néanmoins apprendre que Stance, malgré la difficulté de l’entreprise, parvint tout de même à atteindre le but qu’il poursuivit avec tant d’ardeur jusqu’au dernier acte de la ténébreuse tragédie dont il fut l’acteur principal, mais aussi, l’une des nombreuses victimes.


Ater Le chapitre concernant la réussite de notre
taciturne protagoniste est sans doute le plus lugubre et le plus obscur de sa courte histoire, car, étrange coup du sort, le triomphe éphémère qui fut le sien le précipita dans une mort aussi rapide que mystérieuse. Hélas, alors que Sapience assista en personne à la disparition de Stance, il ne parvint jamais vraiment à décrire ce qui se produisit précisément à cet instant précis, et bien que dans son récit il insiste doublement sur le fait que ce dernier soit indubitablement passé de vie à trépas, la situation dans laquelle il fut retrouvé alors laisse encore aujourd’hui planer de sérieux doutes quand à la véracité de l'unique version qui nous connaissons de cette affaire et à la crédibilité des propos de ceux qui y furent mêlés, de près ou de loin. Pourtant, deux points tragiques sont, eux, indéniables : ils s’agit de la folie qui s’empara de l’esprit d’Oblate à ce moment-là, retrouvée l’air hagard sur les lieux, et de l’état de Sapience, qui fut, lui, découvert inconscient tout près d’elle, luttant entre la vie et la mort – une cicatrice impressionnante labourant son corps de part en part témoigne encore de ce terrible évènement. Selon plusieurs historiens, ces deux fatalités prouvent que d'autres personnes, dont l'une serait sans doute responsable de ces maltraitances, se seraient trouvées là, et que, manifestement, l'une d'elles serait responsable de la mort de Stance, ou du moins de sa disparition, car à ce jour, aucune trace de lui n’a jamais été retrouvée nulle part, si ce n’est sa paire de lunettes, elle, parfaitement intacte.